« Jericho Road » d’Eric Bibb : de la classe et beaucoup d’âme

Musicien cultivant une certaine élégance vestimentaire, sexagénaire qui paraît la trentaine et storyteller observant le monde avec sagesse, lucidité et sérénité. Eric Bibb, c’est un peu le troubadour-gentleman du blues. Après quelques détours par la Louisiane puis l’Afrique, avec le griot Habib Koité, il continue à diversifier sa musique sur Jéricho Road.

Jamais un mot plus haut que l’autre, que ce soit dans ses interviews ou dans sa musique. L’Américain Eric Bibb est l’antidote parfait à ces gros bras de guitar heroes qui ont désincarné le blues à coup de solos interminables, le transformant peu à peu en démonstration de virtuosité ostentatoire et stérile. Bibb, tout comme ses homologues Otis Taylor et Keith B. Brown, s’emploie à remettre l’âme au premier plan, quitte à être moins tatillon sur la technicité. En cela, Eric Bibb est bien l’héritier des bluesmen du Delta (Louisiane). Chez lui, rien n’est de trop. Chaque accord est à sa place, chaque mot sonne juste, chaque vibration de sa voix grave nous interpelle comme si elle nous était adressée personnellement. Ce qui en fait l’un des bluesmen les plus attachants de sa génération.

Le New-Yorkais joue un blues apaisé et apaisant mais aussi, en bon fils de la légende folk Leon Bibb, conscient et engagé. Sans agressivité et avec beaucoup d’humanisme, il interpelle l’auditeur à de nombreuses reprises, le pousse à réfléchir et in fine à devenir meilleur. Il implore la nécessité de pardonner, appelle à l’empathie et à la compréhension de l’autre, et plaide pour une société où les traits communs à l’Humanité primeraient sur les aspects de différenciation. Comme il l’explique sur Have A Heart, Bibb trouve que le monde actuel manque de cœur. Sur le spiritual Drinkin’ Gourd et Freedom Train, il chante les aspirations d’émancipation des esclaves afro-américains. Chanter pour ne jamais oublier, tel est le credo de ce musicien bien conscient de son rôle en tant que tel.

Musicalement, il s’est entouré à nouveau du producteur anglais Glenn Scott, qui cette fois s’efforce d’ajouter une touche différente à sa musique. On n’est plus véritablement dans le registre épuré guitare-voix qui a fait sa réputation. Scott a drapé son blues acoustique d’un écrin luxuriant de cuivres, cordes, guitares électriques, claviers et choeurs voire de nappes électroniques planantes. De quoi refroidir ceux qui appréciaient le côté très « roots » de sa musique. Mais le blues va de l’avant, et celui d’Eric Bibb vit avec son temps. Ce changement lui permet de ne pas se répéter et même de se réinventer. Réinventer non seulement les classiques bien connus de ses fans comme le gospel-blues With My Maker I Am One, nappé ici de choeurs. Mais aussi son style musical, qui s’enrichit d’influences soul, africaines, électroniques ou pop.

Let The Mothers Step Up est sans doute son morceau le plus funky à ce jour. Tout démarre avec Bibb posant sa voix sur un canevas atmosphérique envoûtant et des accords de guitare, puis cuivres et claviers viennent apporter leur lot de groove. Un morceau qui ne ressemble à aucun autre dans la carrière de l’artiste. De même, Nanibali est une incursion totale dans la musique africaine, qui fait écho à son précédent album, en collaboration avec le chanteur malien Habib Koité. Une influence que l’on retrouve aussi sur les choeurs de Freedom Train. Même dans un registre soul-blues plus habituel, Bibb se plait à électriser (Can’t Please Everybody) ou cuivrer son propos (The Lord’s Work).

Et si les fans ne seront pas dépaysés par They Know, belle ballade folk dans la lignée de morceaux comme Booker’s Guitar ou Pockets, on ne peut pas en dire autant de Now. Avec ses arrangements léchés (guitare caressante, arpèges de piano, trompette feutrée) et sa mélodie romantique, l’Américain se rapproche de façon surprenante du soft rock d’un Christopher Cross. Une direction qui, à coup sûr, fera grincer des dents tant elle rappelle le virage « crossover » de Keb’ Mo’, ce bluesman qui n’en est plus vraiment un. Mais il faut noter que ce morceau n’est inclus que sur la version deluxe de l’album, ce qui rassurera les puristes quant aux priorités du monsieur.

« Jericho Road » prouve qu’il y a une vie en dehors du blues acoustique pour Eric Bibb. C’est à ce jour son album le plus arrangé, le plus riche instrumentalement, le plus varié musicalement, le plus accessible, le plus moderne. Un album dont il peut assurément être fier.

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  1. Capricorn Sun | Eric Bibb – Jericho Road (2013)

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