« Au revoir là-haut », ces poilus oubliés

Au revoir là-haut  (Albin Michel) de Pierre Lemaitre a été sacré Prix Goncourt lundi 4 novembre 2013. Connu pour ses polars, l’auteur était un des favoris de la compétition. Il a été choisi par le jury au douzième tour par six voix contre quatre. Critique coup de cœur.

Au revoir là-haut  de Pierre Lemaitre raconte la vie d’Albert Maillard: un comptable, plutôt maladroit et accroché à sa chère et tendre Cécile. Edouard Péricourt, homosexuel issu d’une famille aisée, est extravagant et très doué pour le dessin. Deux hommes opposés au destin commun. Ils sont envoyés à la guerre en 1914. Ces deux-là sont les héros du roman mais pas de l’Histoire. Ils ont le culot de s’en sortir. Ces poilus, ces gueules cassées, personne n’en veut en 1918. « Les vrais héros étaient morts » clame la pensée collective. Unis contre le lieutenant Pradelle, les anciens soldats mettent en place une escroquerie.

Oubliés

C’est l’histoire des démobilisés oubliés. L’après-guerre n’est pas un repos mais le prolongement de la guerre. Cette fois, ce n’est pas la mort qui est l’objet de leur crainte, mais la vie tout court. L’écriture s’en fait ressentir. Dans les premiers chapitres, les phrases sont courtes, le rythme haché. Quand l’armistice sonne, les phrases trainent en longueur. Les poilus deviennent las. Ils regrettent presque d’être vivant. Malgré tout, le style d’écriture reste limpide du début à la fin.

Pour les rescapés, « voilà comment ça finit, une guerre, mon pauvre Eugène, un immense dortoir de types épuisés qu’on n’est même pas foutu de renvoyer chez eux proprement » écrit Albert à Edouard. Le désintérêt est le leitmotiv. La fiancée s’enfuie, les petits boulots ingrats s’enchainent. Les blessures restent. Sans jamais trouver la reconnaissance. Une ambiance morbide soutenue par le personnage du lieutenant Pradelle. Opportuniste et sans scrupule, il est le « méchant » de l’œuvre. Sans rentrer dans le manichéisme, P. Lemaitre installe la double face de l’après-guerre. La réussite du lieutenant richissime et le déclin des démobilisés plus pauvres que jamais.

Habilité.

Pierre Lemaitre a un réel talent pour la mise en scène. Il nous fait rentrer dans la tête des personnages malgré un narrateur omniscient. Les romans policiers, il connait. Désormais l’homme fait dans l’Histoire. Il ne démérite pas. Son livre est sur-documenté et intimiste. L’humain est malmené. L’auteur a tendance à appuyer sur les défauts des personnages. Par exemple Madeleine n’est pas très jolie et Albert est maladroit. Ou du moins c’est ce que sa mère veut lui faire avaler. Les jeux de mots de l’écrivain sont judicieux : « […] qui la trouvaient banale vue de face, mais très jolie vue de dot », « moi je suis un invalide du cœur ». Pierre Lemaitre maîtrise un certain sens du drame et du suspens quand il rédige : « Albert Maillard, soldat, vient de mourir ». Alors on y croit bien sûr. On fait confiance à l’auteur. Mais il n’est évidemment pas mort.

L’histoire d’Au revoir là-haut se passe au XXe siècle. Mais le roman est clairement un bijou du XXIe siècle.

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